02/12/2011

La dette publique, faux coupable ?

Rassurez-vous, il n'y a aucune prétention dans cet article d'énoncer une nouvelle théorie d'expert autoproclamé en économie.

Non, le propos est une analyse critique d'historiens sur les soubresauts économiques de l'Europe du XXème siècle, les décisions prises, alors, par les gouvernants et les issues tragiques que ces décisions ont amenées.

L'histoire est un éternel recommencement et nos dirigeants actuels ne semblent pas avoir pris le recul et l'analyse des situations vécues.

Puis il y a aussi les « gourous »  de l'économie. Vous savez ces experts de la « vision prophétique » qui, quand ils ont l'oreille d'un Chef d'Etat,  leurs écrits et divagations se transforment en : « En Vérité je vous le dis »...

 


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Un exemple : Jacques Attali est un «conseiller du Prince» .  Il a remis à Nicolas Sarkozy, en janvier 2008, six mois après l'éclatement de la «crise des subprimes » un rapport intitulé 300 décisions pour changer la France. En page 13 de ce rapport nous lisons :

 

«L'Italie, le Portugal, la Grèce et plusieurs nouveaux États membres ont (...) mené des réformes courageuses, pour contrôler leurs dépenses publiques, moderniser leur administration, et mieux recruter leurs agents publics. L'Espagne a œuvré pour l'accès de tous à la propriété du logement, dans une économie en quasi plein-emploi»...

 

Un peu plus de trois ans se sont écoulés depuis cette belle affirmation.

 

Mais revenons à l'analyse historique et  ces conclusions lues sur l'excellent site : Les Amis d'Hérodote :

Les États européens se sont engagés dans la voie sans issue qu'ont choisie avant eux le chancelier allemand Brüning (1930) et Pierre Laval (1935) en dénonçant la dette publique et en sacrifiant la cohésion sociale à la stabilité de la monnaie.

Nous croyons quant à nous que la dette publique est la conséquence du déséquilibre du commerce extérieur. Elle se forme en réaction au déficit commercial avec les pays tiers.

Réduisons ce déficit par quelque moyen que ce soit et la dette fondra d'elle-même. A contrario, sans réduction préalable du déficit, toute tentative de réduction de la dette est illusoire et dangereuse.

Notre analyse, si originale qu'elle soit, se conforme aux leçons de l'Histoire et au credo libéral le plus classique.

 

le contre-exemple allemand de 1930 :

La rigueur et le désendettement prônés par Bruxelles nous rappellent la politique mise en œuvre en 1930 en Allemagne par le chancelier Heinrich Brüning, gestionnaire réputé compétent : baisse des salaires des fonctionnaires, réduction à tout va des dépenses publiques etc.

Le chancelier voulait contenir les effets de la crise qui avait éclaté à Wall Street deux ans plus tôt, sans avoir à dévaluer le mark ni relancer l'inflation, honnie par les Allemands depuis l'année «inhumaine» (1923) où elle avait atteint des sommets insensés (plusieurs centaines de milliards de marks pour un dollar en novembre 1923).

Sa politique que l'on qualifiait alors de «déflationniste» a relancé la crise économique et sociale et favorisé l'arrivée de Hitler au pouvoir deux ans plus tard.

- la France en 1935 :

En 1935, en France, le Président du Conseil Pierre Laval a conduit une politique «déflationniste» semblable à celle de Brüning (ou de l'actuel Papandréou) en cherchant à diminuer les dépenses publiques réputées improductives : réduction du salaire des fonctionnaires, suppression d'emplois publics, nouvelles taxes, baisse des prix par voie d'autorité.

Son objectif était de redresser les finances du pays sans avoir à dévaluer la monnaie, le maintien d'un franc «fort» étant devenu une cause nationale.

Mais du fait de l'abrupte diminution des recettes, la dette publique n'a cessé de se dégrader au fil des mesures de rigueur. Le mécontentement social a abouti à la victoire du Front populaire, lequel a dû se résoudre à dévaluer la monnaie.

- la zone euro en 2011 :

Aujourd'hui, confrontés à la montée du chômage, à la désindustrialisation et à une crise sans précédent des économies européennes, nos dirigeants reprennent sans en avoir conscience la même politique déflationniste que Brüning et Laval, à cette différence près qu'ils l'ont rebaptisée  «rigueur».

Ils roulent sans rétroviseur, ignorants des leçons de l'Histoire. Cela les porte à se fier à leurs divers conseillers et «experts», des gens très intelligents... aux avis discutables.

 

La crise qui frappe la zone euro et nous menace de paupérisation ne doit pas surprendre l'historien Emmanuel Todd. Celui-ci a publié en 1990 un ouvrage savant,  L'Invention de l'Europe, dans lequel il a montré l'extraordinaire diversité anthropologique du continent.

Il y a vu l'impossibilité d'une fusion étatique et l'a écrit en préface à une réédition de son livre en 1995 :
«Soit la monnaie unique ne se fait pas, et L'Invention de l'Europe apparaîtra comme une contribution à la compréhension de certaines impossibilités historiques.
Soit la monnaie unique est réalisée, et ce livre permettra de comprendre, dans vingt ans, pourquoi une unification étatique imposée en l'absence de conscience collective a produit une jungle plutôt qu'une société».

 

 

 

 


Derrière la rigueur, arrière-pensées et erreurs d'analyse

- le culte d'une monnaie «forte» :

Les dirigeants européens d'aujourd'hui cultivent le culte d'une monnaie «forte», autrement dit d'un euro dont le taux de change par rapport aux autres devises (dollar, yen...) est maintenu aussi haut que possible.

Comme dans l'entre-deux-guerres, ils diabolisent la dévaluation car ils l'assimilent encore à un affaiblissement de la souveraineté. Mais surtout, ils y voient une perte de revenu pour les personnes qui vivent de placements financiers : l'oligarchie des «1% les plus fortunés» selon la formule de l'économiste Thomas Piketty, ainsi que les gros épargnants et les gestionnaires des fonds de placement.

En effet, si la Banque Centrale Européenne venait à accroître ses émissions de monnaie, le taux de change de l'euro diminuerait et les importations deviendraient plus coûteuses, entraînant une  relance de l'inflation.

Les salariés pourraient s'en accommoder en réclamant des augmentations de salaires comme au début des années 1980. En revanche, les rentiers auxquels les placements financiers procurent des intérêts fixes verraient leur pouvoir d'achat diminuer.

Lors de la signature du traité de Maastricht, en 1992, les dirigeants européens ont donc cru devoir faire de l'euro un nouveau mark en oubliant que la «force» du mark était la conséquence naturelle de la puissance exportatrice de l'Allemagne et non l'effet d'une politique volontariste.

Ils ont présenté la monnaie unique comme un outil qui rapprocherait les économies et les conditions de vie. Mais dans les faits, le fossé s'est au contraire élargi entre l'ancienne «zone mark» et le «Club Med» (les pays méditerranéens : Grèce et Chypre, Italie, Espagne, Portugal... et France).

Ces dirigeants se sont également fourvoyés avec le traité de Lisbonne de 2008, simple variante du traité constitutionnel qu'ont rejeté les Français et les Hollandais par référendum. On s'aperçoit qu'il ne tient aucune des promesses de ses parrains, car il privilégie les procédures de cooptation et de négociations en coulisses, au détriment d'un véritable pouvoir légitimé par le suffrage universel. Déjà, l'on s'active dans les coulisses à préparer un nouveau traité.

 

- l'endettement public et ses causes véritables :

Aujourd'hui, ces mêmes dirigeants, tous bords confondus, persistent  dans leur erreur originelle. Plutôt que de remettre en cause l'euro «fort», ils préfèrent attribuer l'origine de nos malheurs aux États qui s'endettent pour payer des fonctionnaires et verser des aides sociales à gogo.

Mais que dirait-on d'un médecin qui, à un malade fiévreux, proposerait un bain d'eau glacée pour faire tomber la température ? Le médecin sait que cette hausse de température est le symptôme d'un mal et non la cause.  La guérison demande qu'on traite ce mal et non qu'on fasse disparaître le symptôme.

Analogue à la température, la dette publique est le moyen par lequel l'organisme social tente de lutter contre le mal qui ronge les États sud-européens du «Club Med». Ce mal, on va le voir, a nom désindustrialisation et déficit des échanges commerciaux. Il a des remèdes qui ne sont pas ceux de Brüning et Laval mais sont conformes au libéralisme le plus classique...

 

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Commentaires

À noter que, en Suisse, la BNS conduit une politique inflationniste et non déflationniste. La dévaluation du franc suisse, en l'arrimant à l'euro, conduira d'ici peu au développement d'une forte inflation. C'est exactement ce qui s'était passé en 1978, lorsque la BNS avait soutenu le DM à 0.80. En une année, on était passé d'une inflation inférieure à 1% à une inflation supérieure à 6 % ! Mais finalement, ce n'est pas dramatique : l'inflation est le meilleur moyen d'amortir les dettes ; en outre, quelques années d'inflation diminueront les retraites de 30-40 % en franc constant, ce qui est nécessaire pour que les deux générations suivantes ne soient pas condamnées à rembourser des dette publiques énormes et à payer des retraites monstrueuses. Le seul moyen de diminuer ces charges pour les générations futures, c'est l'inflation.

Écrit par : Jean-P. Lusson | 03/12/2011

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