28/06/2012

Espagne aujourd’hui, Argentine d’alors , même déboire. Même solution ?

Doctrine « Yankee »  un État se doit de laisser «le marché» faire son office et se contenter de stabiliser sa monnaie.

C'est à dire mondialisation, profits exponentiels, délocalisations des entreprises, chômage, dette souveraine paupérisant notamment les classes moyennes, faillite du pays, bref les « petits soucis » de la zone euro qui risquent de devenir les nôtres.

Narration éloquente des causes de la faillite de l'Argentine, des solutions choisies pour son redressement insolent qui perdure de nos jours.

 

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20 décembre 2001

Les Argentins se soulèvent contre le dollar

« Les 19 et 20 décembre 2001, à Buenos Aires, une foule de manifestants en colère investit la Casa Rosa (la Maison Rose), siège du président de la République argentine.

Depuis plusieurs semaines, dans la capitale, la situation n'en finit pas de se tendre. Les grèves se multiplient ainsi que les pillages de supermarchés avec un cri partout répété : «Que se vayan todos !» (Qu'ils s'en aillent tous [les politiciens] !).  Le président  radical Fernando de la Rúa décrète l'état de siège et la police tente de dégager sa résidence. La répression fait une quarantaine de morts mais la pression ne faiblit pas. De guerre lasse, le chef de l'État s'enfuit en hélicoptère.

Les émeutiers ont vaincu mais le pays est au bord du gouffre.  C'est l'aboutissement douloureux d'une politique néolibérale entreprise par le précédent président, le flamboyant Carlos Menem.

Les experts du monde entier ne donnent pas cher de l'avenir de l'Argentine mais à la surprise générale, le pays va retrouver en quelques mois le chemin de la croissance et de la prospérité. »

 

Les charmes factices de la «dollarisation»

Après les déceptions du péronisme et les crimes de la dictature militaire, les Argentins ont cherché à revenir dans la normalité en portant à la présidence le tranquille radical Raúl Alfonsín le 10 décembre 1983 puis le libéral Carlos Menem le 8 juillet 1989. Le monde connaît alors la chute du système soviétique et le triomphe des États-Unis et de leur système économique.

Carlos Menem, président de la République argentine (1989-1999), DRL'Argentine elle-même ne s'est pas remise de ses démons. Elle souffre d'hyperinflation et peine à exporter ses produits traditionnels (céréales, viande, vins...). Les classes possédantes, qui craignent que l'inflation ne dissolve leurs capitaux, transfèrent ceux-ci à l'étranger.

Le nouveau président se rallie à la doctrine monétariste de Milton Friedman, chef de file de l'école de Chicago, selon laquelle un État se doit de laisser «le marché» faire son office et se contenter de stabiliser sa monnaie.

Carlos Menem juge donc primordial d'enrayer l'inflation et pour cela aligne la monnaie sur le dollar. Le 1er janvier 1992, il crée un «nouveau peso» dont l'État garantit la parité avec le dollar américain (un peso = un dollar).

Dans le même temps, il privatise le très important secteur public légué par Peron et libère les échanges. Le 26 mars 1991, à Asunción (Paraguay), il fonde avec ses homologues du Paraguay, du Brésil et de l'Uruguay un marché commun inspiré de l'expérience européenne. C'est le Mercosur (Mercado Común del Sur).

Les résultats ne se font pas attendre : l'inflation retombe à des niveaux très bas et les investisseurs étrangers affluent et achètent à tour de bras les entreprises publiques (transports, énergie, eau...). Michel Camdessus, directeur général du Fonds Monétaire International, ne tarit pas d'éloges sur le  «miracle argentin».

Mais les exportations s'effondrent du fait qu'exprimées en dollars, elles ne sont plus concurrentielles sur les marchés étrangers. Le déficit commercial devient abyssal.

Les inégalités explosent très vite. Tandis que la bourgeoisie, riche de ses capitaux placés à l'étranger ou dans les entreprises de services, jouit sans entrave des produits et des technologies dernier cri, les chômeurs remplissent les bidonvilles des faubourgs de Buenos Aires. Le «miracle économique», fondé sur la spéculation et non la production, n'est pas sans rappeler la situation de l'Espagne dans les années 2000 avec sa bulle immobilière.

Son caractère factice apparaît très vite. À partir de 1998, le pays entre en récession et plus d'un cinquième de la population est bientôt touché par le chômage. La fuite des capitaux s'accélère jusqu'à atteindre les 200 milliards de dollars.

Fernando de la Rúa, qui succède le 10 décembre 1999 à Carlos Menem, n'ose pas plus que ce dernier remettre en cause l'arrimage de la monnaie nationale au dollar. Il appelle le FMI au secours et reçoit une aide de 40 milliards de dollars. Lui-même lance un classique programme de relance de 20 milliards de dollars (grands travaux...).

Mais rien n'y fait et l'Argentine s'enfonce dans la crise... tout comme la Grèce en 2010-2012. Le taux d'intérêt auquel l'État doit rembourser sa dette devient prohibitif. Dans les rues, les ménagères en colère manifestent bruyamment avec des concerts de casseroles. Amère désillusion pour ce pays qui se flattait quelques années plus tôt d'être le plus riche du continent sud-américain.

Le 1er novembre 2001, au bord de la crise de nerfs, le gouvernement exige de ses créanciers un rééchelonnement et une réduction de sa dette. Insuffisant.

Début décembre 2001, pour limiter tant bien que mal la fuite des capitaux, il établit le contrôle des changes et limite les retraits bancaires à 250 euros par semaine. C'est le «corralito» (petit enclos), une vexation qui porte à son paroxysme la colère des classes moyennes. Après son soulèvement et la fuite piteuse du président, il ne reste plus qu'à reconstruire le pays dans l'improvisation.

Un sursaut inattendu

Dans les deux semaines qui suivent, l'Argentine change quatre fois de président. À la fin décembre, le gouvernement se résout à faire défaut sur sa dette publique extérieure. Le président par intérim Eduardo Duhalde se lamente : «L'Argentine est en faillite. Notre modèle pervers a jeté 2 millions de compatriotes dans l'indigence, détruit la classe moyenne et nos industries» (*).

Le 6 janvier 2002, constatant avec retard que le contrôle des changes paralyse l'activité, il se résout à dévaluer le peso de 28 % par rapport au dollar. C'est la fin de la «dollarisation». La monnaie nationale va pouvoir retrouver son cours naturel, tel que la valeur des importations (en devises étrangères) s'aligne sur la valeur des exportations (en pesos).

La transition est extrêmement brutale et semble donner raison aux prophètes de malheur qui, à Washington, au FMI, dénonçaient le retour à une monnaie flexible. Rien qu'en 2002, le PIB (richesse nationale) s'effondre de 11% et les prix en pesos flambent d'environ 30%.

Mais les Argentins se reprennent très vite et dans les années suivantes, la croissance économique repart de plus belle avec des taux à la chinoise de l'ordre de 6 à 8 % par an. Elle bénéficie d'un taux de change très avantageux (3,6 pesos pour un dollar), et aussi de l'explosion de la demande asiatique en produits de base (céréales, soja, viande...).

Fort de cette conjoncture, Roberto Lavagna, ministre de l'Économie, peut «restructurer» la dette publique de 100 milliards de dollars, autrement dit négocier avec ses créanciers une «décote» (réduction) de 75% . À prendre ou à laisser.

Le 25 mai 2003, le radical Néstor Kirchner est élu à la présidence de la République. Il peut tranquillement gérer la prospérité retrouvée et s'offrir même le luxe de laisser son siège à son épouse Cristina au terme des deux mandats autorisés par la Constitution. Revenue des illusions passées, l'Argentine multiplie les dispositions protectionnistes, jusqu'à vider de son contenu le traité de libre-échange du Mercosur.

Elle est donnée en exemple par le Prix Nobel d'économie Paul Krugman. Encore doit-elle résister au péché populiste qui consiste à dilapider les recettes des exportations dans une fonction publique surdimensionnée.

Lire aussi : L'Argentine 10 ans après sa faillite.

 

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